Plume de presse

Le blog sabre-au-clair d'un journaliste engagé

20 février 2007

L’incroyable ultra-marathon man

karnazesBien plus extrême que le marathon, l’ultra-marathon ! Porte-drapeau de cette discipline, Dean Karnazes ne recule devant rien, de la Vallée de la Mort par 54 degrés au Pôle Sud par moins quarante, en passant par 50 marathons en 50 jours consécutifs. Un vrai malade !

« Barman, une autre tequila ! » Combien de verres Dean Karnazes a-t-il bu, ce soir-là ? Il a perdu le compte depuis que sa femme est rentrée, le laissant avec quelques copains dans ce bar chic de San Francisco où il fête ses trente ans. Il est plus de minuit, il est saoul comme un cochon, une jeune femme attirante lui fait du rentre-dedans de façon très explicite… Il pense à son job de cadre dans une entreprise pharmaceutique, à la nouvelle voiture que vient de lui offrir sa boîte – une Lexus flambant neuve. A sa vie de yuppie qui lui semble soudain si dérisoire, et au conseil que lui donna un jour sa sœur, six mois avant de mourir dans un accident de voiture : « Suis toujours ton cœur et tu ne te tromperas jamais de chemin ». Gros coup de blues. A cette fille qui revient à la charge, il se sent proche de succomber… Alors il a soudain envie de vomir. Il quitte le bar et rentre à pied chez lui, à quelques pâtés de maison de là. Mais que lui passe-t-il par la tête, en avisant la vieille paire de baskets, portée d’habitude pour faire du jardinage,karnazes_courant abandonnée sur le paillasson ? Il enlève son pantalon pour ne garder que ses sous-vêtements, chausse les baskets et se met à courir. Il commence à dessaouler en arrivant à Daly City, à 24 Km au sud, vers 4 heures du matin. La température est agréable, malgré un léger brouillard, et Dean prend conscience du ridicule de la situation : il est en train de courir en caleçon, dans une banlieue résidentielle endormie, ses foulées entrecoupées de renvois de tequila ! Un sourire éclaire son visage et il se dit que ça fait un bout de temps qu’il ne s’est pas amusé comme ça. Il continue donc sa course, plein sud, sur la route 1, en direction de Santa Cruz. Lorsque le soleil se lève, il a parcouru pas loin de 50 Km. Il juge alors qu’il est temps de s’arrêter et téléphone à sa femme, d’une cabine, pour lui demander de venir le chercher. C’est en DeanKarnazesUltramarathon_Manl’attendant qu’il prend soudain en pleine figure comme une révélation, au sens métaphysique du mot : il possède un potentiel physique inutilisé depuis 15 ans, quand il courait en junior. Il opère alors sa conversion : « en une seule nuit, l’imbécile yuppie alcoolique est mort pour naître à nouveau (born again) en athlète. (…) La plupart des coureurs sont capables de garder une approche rationnelle de leur passion et de la pratiquer de façon raisonnable. Moi pas. Je suis devenu un fanatique », écrit-il dans son autobiographie, Ultra marathon man, confessions of an all-night runner. Une heure plus tard, sa femme le découvre hagard sur un parking, il monte dans la voiture et s’évanouit. Nous sommes en août 1992 et plus rien ne sera jamais comme avant : il sera coureur de longue distance ou ne sera pas !

 L’homme de tous les exploits

Quinze ans plus tard, Dean Karnazes a repoussé presque toutes les limites connues de la course d’endurance, multipliant défis insensés et exploits renversants. Pas toujours sans mal : lorsqu’il s’aligne pour la première fois pour courir 80 Km, à l’arrivée de l’épreuve, il monte dans sa voiture pour aussitôt vomir tripes et boyaux sur le tableau de bord, son corps entier parcouru de crampes et de spasmes terriblement douloureux. Mais son tout premier entraîneur, quand il était adolescent, un ancien militaire du nom de Jack Mac Tavish, lui a inculqué la maxime suivante : « si tu te sens bien, c’est que tu ne t’es pas assez donné : c’est supposé te faire souffrir l’enfer ! » Alors Dean insiste. En 1995, il participe pour lakarnazes_badwater première fois au Badwater Ultramarathon, réputé comme la course la plus difficile du monde. Il s’agit de parcourir 215 Km dans la Vallée de la Mort (Californie), en plein été, lorsque la température avoisine les 50 degrés, en démarrant du bassin de Badwater, à 285 mètres en dessous du niveau de la mer, pour arriver jusqu’au sommet du Mont Whitney, à 2548 mètres d’altitude ! Au bout de 115 Km, Dean perd connaissance et s’effondre. Pas découragé par cet abandon, il n’a de cesse de se réinscrire à la course, qu’il finira quatre fois, la remportant même enfin en 2004, en un temps de 27 heures et 22 minutes. Cette année-là, le thermomètre est monté jusqu’à 54 degrés et notre coureur fou, en combinaison synthétique microfibre, s’est concentré pour ne poser les pieds que sur les bandes blanches de signalisation, évitant ainsi que ses chaussures ne fondent ! Pour arriver au bout, il lui a fallu boire 34 litres d’eau (et manger 6 Kilos de nourriture), en s’aspergeant avec un brumisateur presque constamment, à l’eau salée, pour éviter que ses sinus ne se dessèchent : un "truc" de surfeur – parce que oui, Dean pratique aussi le surf et la planche à voile ! Après le chaud, le froid : en 2002, un marathon inédit, organisé pour la première fois dans l’Antarctique – et jamais réédité depuis -, oblige notre homme à courir par moins quarante degrés, dans un vent glacé, sur 42,195 km jusqu'au Pôle Sud. Quand respirer sans masque risque de geler la trachée… Il finit deuxième, en 9 heures et 18 minutes, mais en portant ses chaussures de course, alors que le vainqueur, l’Irlandais Donovan, rallie le pôle 27 minutes avant lui avec des après-skis prêtés par… Karnazes, qui s’offusque dès lors en affirmant que les coureurs s’étaient mis d’accord pour ne pas faire la course : « pourquoi aurais-je prêté à Donovan des moon-boots, ce qui lui donnait un avantage, si nous devions être en compétition ? » Il revendique donc la victoire. Donovan prétend pour sa part que les coureurs s’étaient mis d’accord pour cheminer ensemble la plus grande partie du chemin seulement, pour finir au sprint les derniers kilomètres. L’affaire sera finalement tranchée en justice (l’Irlandais étant déclaré vainqueur) ! Nulle polémique par contre n’entache le triomphe de Dean en 2000 dans les Outdoor World Championships : au menu triathlon, planche à voile, snowboard et kayak, pour finir par une course de 24 heures en mountain bike ! A son palmarès figure aussi la victoire au Vermont Trail 100 Miles Endurance Run de 2006 (160 Km) et la conquête de 11 (!) "Boucles d’argent" au Western States 100 Miles, trophée accordé pour avoir fini la course en moins de 24 heures.

 50 marathons en 50 jours

Vous voulez d’autres exploits ? Dean Karnazes a fini 9 fois le Providian Relay, course par équipe de 12 athlètes, en se relayant… tout seul ! Sur 320 Km, quand même… Avec un accroc en 2002, quand il s’endort tout en courant et est réveillé par des phares dans les yeux et le bruit du klaxon d’une voiture qui fonce droit sur lui ! Avec cet entraînement de choc, le voilà prêt à affronter une distance plus grande encore, et sans dormir cette fois : c’est chose faite en octobre 2005, quand il parcourt 563 km sans s'arrêter, en 80 heures et 44 minutes, dont trois nuits blanches : « La troisième nuit, j'étais dans un état presque psychotique, raconte-t-il. Mon esprit était totalement détaché de mon corps. » L’idée vient-elle de cet intermèdeEndurance_50_Dean_Karnazes mystique ? Toujours est-il que le projet suivant dans lequel s’engage "ultra-marathon man" est sans doute le plus spectaculaire : à 43 ans, courir 50 marathons, en 50 jours consécutifs, dans 50 Etats ! Ce défi, baptisé Endurance 50, est conçu pour rapporter des fonds à l’organisation humanitaire créée par Karnazes, Karno Kids, qui lutte contre l’obésité infantile en favorisant la pratique du sport. Il débute le 17 septembre dernier dans le Missouri, par le Marathon de Saint Charles. Juste avant la course, Dean renouvelle ses vœux vis-à-vis de son épouse, le prêtre prenant ensuite le départ, au milieu des 3400 coureurs présents ! Le lendemain, à Memphis, Tennessee, seuls 17 marathoniens s’alignent au départ : lorsque le champion ne peut participer à une course publique, on l’organise pour lui et l’accompagne qui veut. L’opération, qu'il raconte au quotidien sur son blog, l'emmène le surlendemain dans le Mississipi, puis l’Arkansas, où le gouverneur de l’Etat en personne court avec lui sur quelques Km, le Kansas, l'Iowa… En tout, au cours de ces 50 jours, Karnazes parcourt 2108 Km. Durant les courses, il s’alimente en engloutissant des pizzas, des cookies, et même un plateau de baklavas, offert par un "compatriote", comme lui originaire de Grèce, durant le Marathon de Chicago. En réalité, il brûle ainsi toutes les calories : à l’arrivée, en sept semaines d’efforts, il n’aura perdu que 500 grammes par rapport à son poids de départ! Il termine en apothéose le 5 novembre, durant l’officiel Marathon de New York. Il réalise ce jour-là son meilleur temps de l’Endurance 50, finissant à une minute tout rond de Lance Armstrong, en 3 heures et 30 secondes. Mais le lendemain en se levant, il ne peut se résoudre à s’arrêter : cours, Forrest ! Il repart donc et parcourra 2080 Km de plus, en 28 jours, pour retourner dans le Missouri, où il avait débuté son équipée. Secret de celui qui se présente comme un homme comme un autre ? « Ces courses sont autant physiques que mentales. On peut entraîner son corps pour faire n'importe quoi mais, à un moment donné, il envoie des signaux au cerveau pour lui demander d'arrêter. Il faut passer outre. Les limites sont dans nos têtes. » Propos un peu irresponsable, à ne surtout pas prendre au mot : il est surentraîné et tenter de l’imiter serait fatal à un amateur. C’est qu’on tient à nos lecteurs !

Article à paraître dans le magazine Playboy.

Posté par Olivier Bonnet à 12:16 - Insolite - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


Commentaires

Shooté ?

Olivier, vous me faites rêver avec votre prose : comme dab !
Mais, "l'endomorphine", ça vous dit qqchose ?
Moi, je crois que sous couvert de performances, ce type se shoote !

Posté par alberto, 20 février 2007 à 13:14

merci olivier...

superbe belle histoire olivier, comme je les aime
à mesure que je lisais je pensais à "forest", et puis vous l'évoquez...
et "forest' c'était l'un de mes protégés préférés que j'avais sous tutelle, 30 ans, handicapé des neurones à 50% cotorep, et comme Forest il courait, courait.. courait.. en se dépassant tjs, sans limite
et c'est vrai , le.s limites sont plus dans la "raison" que ns ns sommes fabriquée que dans nos réelles possibilités
moi j'aimais le regarder courir

Posté par lesyeux, 20 février 2007 à 14:05

dingue ça

il n'y a qu'aux us qu'on voit ça, ou je me trompe?

en tous cas, un marathon de 50 jours dans 50 états: il est prêt pour une campagne électorale!

Posté par Martin P., 20 février 2007 à 15:06

Merci

Posté par GPMarcel, 20 février 2007 à 20:22

hum...

S'il était français, il voterait surement Sarkozy. Car Nicolas Sarkozy, en plus d'être un homme politique compétent et efficace, est aussi un athlète de haut niveau.

Posté par FOG, 21 février 2007 à 10:37

Nicolas Sarkozy ?

Et pourquoi pas Guy Drut !

Posté par johnmarguerite, 21 février 2007 à 10:50

sos olivier

pq la page du jour ne s'affiche-t-elle pas complètement, elle est coupée au milieu et on ne peut pas commenter ?

Posté par lesyeux, 21 février 2007 à 13:59

Je ne sais pas. Je rentre du foot et tout a l'air normal...

Posté par Olivier B., 21 février 2007 à 16:16

A noter un article très complet paru dans Wired le mois dernier sur le même personnage.

Posté par Yannick Lejeune, 26 février 2007 à 11:59

C'est une de mes sources

Posté par Olivier B., 26 février 2007 à 12:01

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