22 octobre 2007
Guy Môquet, assassiné par le grand patronat français
Nous serions professeur, nous ne refuserions pas de lire la lettre de Guy Môquet à nos élèves, comme une directive de Xavier Darcos, ministre de l'Education nationale, y oblige les enseignants aujourd'hui sur ordre du président. Nous désobéirions ainsi à leur principal syndicat, le SNES, dont Claudie Martens, la co-secrétaire générale, dénonce en cette initiative une "récupération politique" : "Nous obliger à parachuter en plein cours un savoir sur un seul et
unique personnage, sorti de son contexte, c'est manquer de respect à
notre métier", estime-t-elle. Elle se trompe, en ce que nul n'empêche le professeur de resituer le contexte, et c'est justement ce qu'il convient de faire. Darcos est très clair : "On le dit depuis le début, les enseignants peuvent faire ce qu'ils veulent autour de cette lettre". Chiche ! Il faut alors prendre Sarkozy à son propre piège et expliquer en quoi Guy Môquet est mort non en tant que résistant, mais parce qu'il était communiste. Henri Guaino, conseiller du président, explique à propos du jeune fusillé, dans Libération : "Il tombe victime de la barbarie nazie". La part de vérité de cette affirmation est si partielle qu'elle en devient presque mensongère. Ce sont certes les nazis - en l'espèce le général Stülpnagel - qui ordonnent qu'en représailles à la mort du lieutenant-colonel Holtz, abattu à Nantes par la résistance, on fusille 50 otages. Mais lesquels ? Les Allemands
n'interviennent pas dans le choix des victimes. L'homme qui désigne les suppliciés s'appelle Pierre Pucheu, le ministre de l'Intérieur de Pétain. C'est donc lui qui condamne à mort les 27 fusillés de Châteaubriant, groupe auquel appartient le jeune Guy Môquet. Tous sont communistes et le hasard n'a rien à y voir : Pucheu explique clairement son choix comme dicté par la volonté d' "éviter de laisser fusiller 50 bons Français". A ses yeux, un communiste n'est pas un bon Français. Or celui qui était alors le candidat Sarkozy a déclaré : "Je veux dire que cette lettre de Guy Môquet, elle devrait être lue
à tous les lycéens de France, non comme la lettre d’un jeune
communiste, mais comme celle d’un jeune Français faisant à la France et
à la liberté l’offrande de sa vie". Absurde, puisqu'on a vu que Môquet est mort justement parce qu'il est communiste ! Et pourquoi Pucheu choisit-il les otages dans leur rangs ? C'est tout simplement qu'il est un digne représentant de cette droite collaborationniste viscéralement anti-rouges, au point de faire sienne la devise : "plutôt Hitler que le Front populaire". Au moment d'entrer en politique, Pucheu n'est pas n'importe qui. "Administrateur des fonderies de Pont-à-Mousson, des aciéries de Micheville, fondateur du Cartel international de l’acier, énumère l'ancien sénateur communiste Maurice Ulrich dans L'Humanité, il est l’un des plus éminents représentants de ce qu’on appelait alors
le Comité des forges et de cette bourgeoisie qui, après le triomphe de
Hitler, entend prendre sa revanche sur le Front populaire. Pucheu,
donc, choisit. Politiquement. Charles Michels, secrétaire général des cuirs et peaux CGT ;
Jean-Pierre Timbaud, dirigeant de la métallurgie CGT ; Jean Poulmarch,
dirigeant du syndicat des produits chimiques CGT ; Jules Vercruysses,
dirigeant du textile CGT ; Désiré Granet, dirigeant du papier-carton
CGT ; Jean Grandel, secrétaire de la fédération postale CGT..." En somme, se débarrassant des syndicalistes, il joint l'utile (pour le patronat) à l'agréable (trucider la vermine rouge).
Voilà donc la vérité historique qu'il faut rappeler, à l'occasion de ce que le pouvoir a baptisé "commémoration du souvenir de Guy Môquet et de ses 26 compagnons fusillés". En faisant d'abord observer que l'utilisation du mot "compagnons" est inappropriée et que le vocabulaire a un sens : les résistants gaullistes se donnaient du "compagnon" quand les communistes s'appelaient "camarade". Et Môquet lui-même parle de ses co-suppliciés ainsi : "mes 26 camarades". Mais évidemment, le mot "camarade" lui-même, fortement connoté, évoque le communisme comme si on le prononçait en langue soviétique, "tovaritch". On a donc remplacé le mot honni de la droite par un "compagnon" moins "ringard", dixit Guaino. Cette précision utilement apportée aux élèves, il faudra ensuite leur conter comment la frange la plus puissante du patronat français, en cheville avec l'Etat pétainiste, a profité de l'exigence allemande d'exécuter des otages pour éliminer ses opposants politiques en même temps que les animateurs du mouvement social, pour mieux le décapiter. Et enfin leur lire la lettre de ce jeune homme de 17 ans, qui va mourir simplement parce qu'il est le fils de Prosper Môquet, député communiste élu en 1936, et que cette seule filiation suffit aux yeux du gouvernement français de Vichy à lui faire mériter la peine capitale. "Victime de la barbarie nazie" ? Plutôt martyr politique aux bourreaux bien Français.
PS : on pourra aussi opérer un rapprochement très pédagogue avec l'actualité, en précisant que Guy Môquet était fils de cheminot, profession dont le régime spécial de retraite va être réformé par le gouvernement. Qu'en aurait pensé le jeune militant communiste ? Que dirait-il aujourd'hui en lisant le numéro 2 du MEDEF, Denis Kessler, qui affirme tranquillement, analysant la politique sarkoziste : "Les annonces successives des différentes réformes par
le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles
paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses (...) A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. (...) Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !" On pourra enfin lire aux élèves cet autre texte de Guy Môquet, témoignage naïvement formulé de l'engagement qui le conduisit à la mort :
"Parmi
ceux qui sont en prison
Se trouvent nos 3 camarades
Berselli, Planquette et Simon
Qui vont passer des jours maussades
Vous êtes tous trois enfermés
Mais patience, prenez courage
Vous serez bientôt libérés
Par tous vos frères d’esclavage
Les traîtres de notre pays
Ces agents du capitalisme
Nous les chasserons hors d’ici
Pour instaurer le socialisme
Main dans la main Révolution
Pour que vainque le communisme
Pour vous sortir de la prison
Pour tuer le capitalisme
Ils se sont sacrifiés pour nous
Par leur action libératrice."
Sur le même sujet, lire aussi Mort d'être communiste.
Commentaires
Pucheu et Môquet
Le nom de Guy Môquet était-il sur la liste que Pucheu a fourni aux Allemands ? C'est ce que j'ai toujours pensé, mais il semblerait que ce ne soit pas si sûr. Dans une émission récente de France Culture (Emission "Du grain à moudre" du 22 octobre 2007, que l'on peut encore consulter sur internet), l'historien Henri Rousso dit que non. Ce sont les Allemands qui ont rajouté son nom. Ce que semble confirmer Jean-Pierre Azema, dans la revue L'Histoire de septembre 2007: seuls 17 noms de "communistes particulièrement dangereux" (ce que n'était pas Guy Môquet) auraient été désignés par Pucheu, qui souhaitait en fait diminuer le nombre d'otages fusillés.
Le MBF (commandement militaire allemand en France)aurait rajouté les autres noms, dont celui de Guy Môquet. Il s'agissait en l'occurrence de désigner un jeune, pour l'exemple.
Ce qui change un peu l'interprétation des faits: Guy Môquet n'est pas mort tant pour avoir été communiste, que pour avoir été un jeune. Il fallait montrer à la jeunesse française que "la jeunesse n'est pas une excuse".
Quelqu'un connait-il exactement la réalité des faits, et l'implication de Pucheu: 17 ou 61 noms ?
Pucheu et Môquet (suite)
L'enquête continue.
Contrairement à ce que j'ai écrit hier, Pucheu n'a pas désigné 17 noms "pour réduire le nombre de fusillés". En fait, sur les 61 noms de la liste fournie par le Ministère de l'intérieur aux allemands, il y a 17 des 27 fusillés de Chateaubriant; et Guy Môquet ne figure pas parmi les 17.
La chronologie des faits est éclairante: alors que les 17 désignés par Pucheu ont été, dès le 20 octobre, regroupés dans un baraquement à part, Guy Moquet écrit, le matin du 22 octobre, une première lettre à sa famille où, de toute évidence, il ne se doute de rien. Ce n'est que peu après qu'on lui annonce qu'il fait partie de la liste. D'où la seconde lettre...
Ce sont les Allemands qui ont décidé de mettre Guy Môquet sur la liste, pas Pucheu.
Quelle honte !
Votre article est tout simplement scandaleux ! On sait aujourd'hui toute l'ambiguïté de l'attitude du PCF au moment de la défaite de 40. En premier le PCF "pacifiste" a milité pour la défaite des armées françaises. Obligé d'obéir à Staline, allié temporaire d'Hitler, l'appareil du parti n'a aucunement appelé à la résistance, a piteusement négocié avec l'occupant pour faire reparaître l'Humanité, a vu certains de ces membres courageusement déserter comme M.Thorez (curieuse attitude pour qui prétend vouloir s'opposer à la barbarie) ou fonder des partis collaborationnistes (PPF de Jacques Doriot), a fini par entrer dans la résistance "officielle" au moment de l'invasion de l'URSS pour finalement essayer d'accaparer le monopole de la résistance. Quant aux militants qui ont quand même résisté dès le début (il y en eut tout de même, mais Guy Moquet n'en faisait pas parti), le PCF s'est occupé de liquider ceux qui avaient survécu à la fin de la guerre pour désobéissance.
Le communisme qui a des dizaines de millions de morts sur la conscience n' a toujours pas été jugé contrairement au nazisme. Puisque vous êtes fiers d'être communistes, allez donc vivre en Corée du Nord, vous y serez dans le paradis dont vous rêvez.
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